Au commencement...

Au commencement

Avant j’écrivais des romans pour parler de moi indirectement. Je racontais des histoires pour ne pas raconter MON histoire ou bien pour m’inventer des histoires que je n’avais pas le courage de vivre. Écrire sa vie c’est plus sécurisant que la vivre.
Tout est sous contrôle. On comprend tout. Dans les deux cas, on s’expose moins. Dans un roman si je dis « je », est ce que je parle de moi ? Le doute plane. Et je m’expose à couvert. Dans un roman, si j’invente une histoire, je m’expose moins qu’en la vivant.
Je me suis si longtemps planquée. Planquée. Murée en moi. J’écoutais. Je parlais mais pour dire quoi ? Ce qu’on attendait de moi. Planquée dans des rôles pour masquer qui j’étais vraiment, qui j’étais au fond de moi. Cette extra-terrestre écorchée, ultrasensible, trop vulnérable et pas équipée des épaules pour ce monde et ses habitants.

Et puis après des années et des années, le masque social s’est effrité. En 2010, il s’est fragilisé fortement. Dans la nuit du 3 janvier 2011, il a commencé à se fendre sérieusement. Cette nuit là, j’ai donné la vie et j’ai failli la perdre. Il y a un avant et un après cette nuit.
Quand je m’en suis réveillée, je n’étais plus la même. Sûrement, enfin, moi-même.
Moi, si peu confiante en moi, je regardais avec émerveillement ce petit être que j’avais enfanté. Je me suis sentie si forte et si fragile à compter de ce moment. Je ne pouvais plus qu’être moi. Sans fards ni masque. Plus mon bébé grandissait, plus c’était évident.

Et puis, on m’a annoncé que mon tout petit était autiste. On m’a parlé de retard des apprentissages à envisager. De retard intellectuel. De manque d’autonomie.  D’avenir incertain. De scolarité sûrement spécialisée. On m’a reproché de trop être à son écoute. De trop le protéger. On m’a malmenée. Sans intention de nuire, je n’en doute pas. Mais quand même, on m’a malmenée. Je suis tombée à terre.
Et quand je me suis relevée, j’étais complètement moi. Je n’arrivais plus à jouer ces rôles. Social. Professionnel. Pas assez d’énergie. Plus l’envie. A 42 ans j’étais enfin moi.
Et je comprenais enfin qui j’étais. Que cet autisme qui le caractérisait lui, me caractérisait moi aussi. J’ai appris enfin à m’écouter. Il m’a fallu encore un peu de temps pour m’autoriser à être moi et à ne plus vouloir planquer mes difficultés.

Un jour, c’était le printemps, j’étais dans le jardin de ma mère (oui c’est moins glorifiant qu’un château mais voilà...). J’ai senti une douce odeur de fleurs. Je n’avais
jamais eu beaucoup d’odorat. D’aussi loin que je me souvienne. Et depuis quelques 3années, je n’en avais plus du tout, hormis pendant ma grossesse. Et là, dans ce jardin de mon enfance, je sentais un doux parfum. Pourtant la plante était loin de moi. Ça m’a surprise. Quelques jours plus tard j’ai senti le soleil sur ma peau. J’avais toujours ressenti du tiède. Ni chaud ni froid à quelques degrés près. Tiède. Là, je traversais juste une route et changeais de trottoir, passant de l’ombre à la lumière. J’ai senti le soleil sur ma peau.

L’été qui a suivi a été une succession de plaisirs et de dégoûts, sentant enfin tous les parfums passant à ma portée. J’ai du changer de trottoir devant une poissonnerie normande. Me retrouver un peu peu bête et souriante plantée devant une inconnue qui sentait bon. J’ai dû presser le pas dans une rue que d’aucuns prenaient pour une pissotière. Je n’ai pas eu de coup de soleil cet été là car le soleil n’a pas pu me brûler la peau, sans que je le sente.
Je n’ai compris qu’après que le parfum dans mes narines, le soleil sur ma peau c’était mon mur qui tombait. Celui qui m’avait protégée des autres, du monde, mes fortifications m’enfermant en moi… Mes remparts tombaient enfin, m’ouvrant aux autres et au monde, m’exposant…

Et puis j'ai eu un diagnostic, pour de vrai : Autisme Asperger avec probable HPI, je n'ai pas voulu faire les tests prouvant le HPI, pour quoi faire ? A quoi me servirait de savoir que j'ai 110 ou 120 ou 2 ? Bon ok, je vous écris donc ce n'est pas 2... et croyez moi que plus jeune il m'est arrivé de le regretter. A 18 ans j'ai chuté lourdement sous le poids des questions existentielles et franchement je me disais qu'un QI de 2 m'aurait sauvée de la dépression ! Bref j'ai eu un diagnostic, une libération. Mes épaules se sont délestées d'un poids, je n'étais plus une extra-terrestre bizarre, dans la lune, gauche et empruntée. Je n'étais plus une flemmarde sans organisation ni ambition, une tête de linotte incapable de penser à faire le ménage, de mémoriser les trucs du quotidien, les courses à faire, mais capable de te dire en quelle année est sorti tel film avec telle distribution !  Je n'étais plus cette nana pas fiable qui accepte de venir au mariage de sa meilleure amie mais est bien contente de planter sa voiture la veille pour ne faire qu'un passage éclair avec minerve. Je n'étais plus cette piètre compagne incapable de mener de front un travail et une vie amoureuse, trop accaparée par son boulot passionnant qui en oubliait tout le reste, et incapable de garder un boulot devenu plus pas passionnant... Je n'étais plus juste un lot d'échecs et de déboires professionnels et sentimentaux, j'étais une femme autiste. Et merde, je m'en étais pas trop mal tirée quand même !

J’ai alors commencé à écrire sans me cacher derrière un roman. J’ai d’abord écrit pour lui. Pour qu’il lui reste quelque chose après moi. Puis sur lui. Pour qu’il ait une trace de ses premières années, des sommets qu’il a gravis. Puis sur nous. Pour lui laisser des traces de mon amour encore et encore.

Puis, au bout de quelques années, j’ai écrit sur moi. J’ai écrit pour me donner de la force. Pour m’aider dans mon combat, pour l’accompagner. Pour m’aider à vivre avec ce nouveau « moi ». Pour partager ce témoignage de notre quotidien avec l’autisme avec d’autres. Pour mettre des mots pour ceux qui ne les trouvent pas. Pour donner notre vérité à ceux qui cherchent des solutions ou des réponses à leurs questions.

Je me suis exposée. D’abord sur une page facebook. Puis sur un site. Je me suis foutue à poil pour mettre des mots sur l’autisme, pour revendiquer des droits, pour sensibiliser, pour transmettre, pour mutualiser, pour partager. Des mots bleus comme l’autisme. L’autisme que je lui ai offert en héritage...
Et aujourd’hui j’essaie de remettre un peu d’ordre dans tous ces textes lancés comme des bombes pour me vider une tête trop encombrée parfois. J’essaie de mettre du lien, un sens… alors je vais remettre ici ces écrits...et les nouveaux.
Et si ça peut vous aider alors… tant mieux !