Te protéger sans te couver... nos coeurs sur nos poignets...

Te protéger sans te couver... nos coeurs sur nos poignets...

 

Mon chéri,
Je t'ai écrit quelques lettres déjà.
Pour te parler de toi, de mon amour pour toi. Il y a longtemps que je ne t'ai pas écrit. Ce soir, j'éprouve le besoin de le faire.

 

Depuis que tu es né, je t'ai dit beaucoup de choses. Parfois, j'avoue, je t'ai menti. Quand je t'ai dit qu'on ne mourrait que quand on était très très vieux, par exemple... C'est un mensonge mais un mensonge pour protéger. Un mensonge pour repousser les angoisses qui t'assaillent déjà trop facilement. Et puis ce mensonge n'a pas résisté à l'épreuve de la vie. Ton papy que tu aimais tellement est mort. Il était un peu vieux certes. Mais pas tant que ça. Je t'ai menti quand il était à l'hôpital au début et que tu avais peur pour lui, je te disais de ne pas t'inquiéter qu'il allait vite en sortir. Il n'en est jamais revenu, en fait. Mais ce mensonge là il n'était pas volontaire mon Titi, je voulais vraiment croire que ça irait bien. Parce que Papy, c'était ton papy mais c'était aussi mon papa. Depuis qu'on a su que ses jours étaient comptés et depuis qu'il est mort, tu m'as vu pleurer et tu as aussi pleuré. Peu à peu, tu t'es mis à beaucoup t'inquiéter et à avoir du mal à te séparer de moi, mon titi.

Papy est mort depuis 3 mois. Et depuis tu multiplies les crises, les effondrements émotionnels. Frustration et angoisses en sont la source. Au top niveau de tes angoisses il y a la séparation, mais il y a aussi le changement, la nouveauté, les cauchemars, les appuie tête, les télés implosées, les boutons sur les fauteuils, les vis sur les chaises... etc, etc.
A chaque rencontre avec un de ceux là ou avec la frustration, meltdowns et shutdowns s'enchaînent... tu imploses comme ces télés qui te font peur et tu t'effondres intérieurement. Ca monte d'un coup, te saisit, t'envahit, t'accapare et te rend incapable de raisonner, de te contrôler, de t'apaiser. Tout ton cerveau est comme parasité par cette angoisse ou cette frustration qui te fait vouloir prendre le contrôle sur tout ce qui t'entoure, diriger...

Pour ceux qui t'entourent, à ce moment là c'est juste insupportable. Pour ceux qui ne te connaissent pas tu peux passer pour insupportable, odieux et tu pourrais passer pour tyrannique, voire capricieux. Or tu n'es rien de tout ça, en fait. Tu n'es ni odieux ni tyrannique c'est ton trouble du comportement qui l'est. Moi, ta maman, dans ces moments là, je sens en moi, dans mon coeur, dans mes tripes, la souffrance qui te submerge, ta détresse, ton incapacité à gérer.. Et ça, ça m'est insupportable mon chéri. Tout autant que tes mots, tes attitudes, leur virulence... Je suis prise entre la douleur face à ta détresse et le désarroi face à ton emportement... Je me sens désemparée parfois et je me demande comment je vais m'en sortir en tant que mère face à l'ampleur de tes crises si elles ne font pas de pause...


Je suis désemparée et apeurée pour l'avenir parfois, j'espère tant que tu vas parvenir à apprendre à te contrôler, à mieux gérer le non et tes angoisses...
Car moi, même si à court terme ce serait plus facile, moins chronophage et moins énergivore, je ne peux pas te laisser diriger notre vie, je ne peux pas t'élever dans une bulle stérile où il n'y aurait aucune angoisse, aucune frustration. Une vie sans «non», sans fauteuil à boutons, ni vis dans les chaises. Car la vie n'est pas une bulle et un jour je ne serai plus là pour maintenir cette bulle autour de toi. Des «non», des vis, des boutons, des changements, il y en aura toujours... La vie est ainsi faite. Et la frustration nous construit, nous apprend à apprécier ce que l'on a. A savourer les moments de non frustration, à en connaitre la valeur.
Et des séparations aussi, il y en aura toujours mon coeur. La vie est ainsi faite. Certes, elle nous impose des séparations, plus ou moins longues, plus ou moins définitives mais elle nous offre aussi des rencontres...
Les séparations (quand elles ne sont pas définitives) ont aussi cet avantage de nous offrir des retrouvailles.
N'aie pas peur d'être séparé de moi pendant tes 3 heures d'école, mon lapin. Pendant ces 3 heures, tu vis ta vie de petit écolier qui apprend et moi ma vie de maman, qui range, qui prépare et qui se ressource aussi. Mais tu es dans mon coeur, à chaque instant et moi dans le tien. Toujours. Pour toujours. Et je serai toujours heureuse de te retrouver après l'école. Je serai toujours là. Et même si tu n'avais pas mon mouchoir doudou ou nos coeurs dessinés sur le poignet, je serais quand même là. Car l'amour que je te porte a grandi tout doucement pendant 9 mois et il a explosé, m'emplissant complètement à ta naissance. Ce jour là, il y a 9 ans, j'ai su que plus rien ne serait jamais plus comme avant.

 

Tu m'as demandé si je préférais être avec toi ou que tu sois à l'école. Je t'ai dit que j'aimais les deux. Je t'ai encore un peu menti je t'avoue. Car évidemment je préfère être avec toi. Mais aussi j'adore te savoir à l'école, à apprendre des choses, à être avec les autres. Tu sais, quand on m'a annoncé que tu étais autiste, on m'a dit que peut être tu n'aurais pas une scolarité «normale», on m'a même dit que tu avais des problèmes cognitifs, que tu aurais sûrement des difficultés d'apprentissage... On m'a même dit que tu ne comprenais pas aussi bien que tu semblais le faire... Fadaises ! J'ai bien fait de ne pas croire ceux qui ne croyaient pas en toi. Tu apprends bien. Tu vas à l'école. Tu as besoin d'une AVS et d'aménagements notamment en terme de temps d scolarisation, certes, mais tu apprends. Et ça, c'est merveilleux mon chéri ! Alors comprends que je sois heureuse et fière que tu ailles à l'école. Que tu aies une amoureuse. Qu'un copain t'invite à son anniversaire... C'est grâce à l'école tout ça... Alors oui, je suis contente quand tu y es mais pas quand je te vois triste et terrifié à l'idée de me quitter.

Je voudrais tant que tu réapprennes à vivre des choses plaisantes et agréables sans moi, mon lapin. Que tu cesses de craindre plus que mon absence, ma mort. Oui bien sûr elle surviendra un jour que j'espère le plus lointain possible. Mais je t'assure que même après ma mort, que je ne crains que depuis toi, je serai toujours là dans ton coeur. Tout cet amour qui a grandi en moi pendant 9 mois, qui a explosé à ta naissance et qui a encore grandi pendant ces 9 ans, cet amour il a semé des petites graines en toi. Des petites graines qui écloront à chaque fois que tu vivras une situation où tu auras besoin de soutien, de conseil. Tu trouveras en toi la confiance, les solutions, le réconfort de mon amour incommensurable pour toi.
Mais tant que je suis là, à tes côtés, sache que tu me retrouveras toujours après l'école. Profite. Vis. Apprends. Partage. Et viens après me raconter ce que tu veux partager de ta journée.

Je suis et serai toujours là, mon chéri.

Là, pour te protéger sans te couver.
Là pour t'aimer en t'aidant à grandir.
Là pour te bousculer parfois mais en amortissant tes chutes.
Là pour te dire que l'école est obligatoire mais en cherchant avec ton AVS, ta maîtresse des stratégies pour te rendre la séparation moins insupportable.
Là pour te dire non.
Là, pour laisser traîner une chaise avec des vis, même si je dois la cacher et la décacher de temps à autres pour que tu t'habitues.
Là, pour faire des changements de programme de temps à autres.
Là, pour accompagner tes effondrements mais ne pas te laisser croire qu'ils excusent tout comportement inapproprié.
Là pour me sentir désemparée, nulle et impuissante, pleurer.
Là pour perdre patience parfois et le regretter.
Là pour accueillir tes regrets après, t'entendre me dire que tu ne te supportes pas non plus quand tu t'es comporté comme ça mais que tu essaies pourtant de ne plus le faire.
Là pour t'encourager à trouver des ressources en toi pour y parvenir. Là pour tenter des stratégies, créer des outils pour t'y aider.
Là pour t'aimer tout simplement. Du plus profond de mon âme, mon coeur et mes tripes...
Là pour te voir grandir et devenir, je l'espère, un homme épanoui et autonome...
Pour un jour, ne plus être là mais en sachant que tu peux vivre sans moi, mon coeur... enfin le plus tard possible, je l'espère !
Je t'aime mon Titi. Et ce même dans ces moments là...