Je ne suis pas une extraterrestre, je suis juste aspie…

Je ne suis pas une extraterrestre, je suis juste aspie…

Aujourd'hui j'avais juste envie d'écrire pour envoyer un message positif à celles et ceux qui seraient dans une période délicate de leur vie, vie d'aspie, vie de parent d'un enfant extra-ordinaire...

Voilà, j'ai 49 ans, et j'en ai vécu 43 avant de comprendre ce que j'étais, 45 avant d'avoir un diagnostic... Je suis porteuse d'un Trouble du Spectre Autistique associé à un fonctionnement cognitif supérieur et selon les critères de la CIM 10, un syndrome d’asperger.

 

45 ans, c'est long quand même... Long ce temps à se sentir extra-terrestre, à se sentir en marge, dans la contre-allée, à rebours... Long et difficile à certaines périodes, notamment le crash violent de l'adolescence qui a commencé vers 11 ans pour m'amener en dépression dans l'âge adulte. Plus de 10 ans de tumultes et de questionnements métaphysiques que vivent tous les ados en crise : A quoi je sers ? Où vais-je ? etc... Mais ces questions en boucle dans la tête, obsessionnelles, envahissantes, paralysantes, étouffantes, poussées au paroxysme, alliées au refus absolu du droit à l'erreur, à l'échec, parsemée d'effondrements émotionnels.

 

Petite, j'ai eu les avantages et les inconvénients de la précocité, concernant la scolarité et le reste. La psy que j'ai vue pour mon diagnostic dit que mon haut niveau m'a aidée à mettre en place plein de stratégies pour compenser les difficultés de l'Asperger... D'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours été différente dans mes aspirations, mes intérêts et mes activités. Et contrairement aux autres, les vacances en fait, je ne les aimais pas, c'était du vide et il fallait le remplir... Alors je lisais. Beaucoup. Trop. Ma mère n'arrivait pas à suivre pour m'acheter les livres qui venaient étancher ma soif de lire, de comprendre ce monde, de découvrir les humains et leurs qualités et défauts. La Comtesse de Ségur m'a aidée à comprendre grâce à ses portraits des sentiments, des caractéristiques, leur description physique. Elle m'a donné envie d'écrire et de lire encore et encore.... Mais je devais tenir une semaine avec un livre, voire deux... et je ne tenais pas... Alors que faire ?

Très tôt, je me souviens avoir fait des emplois du temps de vacances, je remplissais le vide... Je me revois m'être fait un bureau avec la table à roulettes qui avait fait office de table de télé, à l'époque où ces appareils pesaient 40 kg. Ce bureau était plein de cahiers et papiers, de stylos piqués à mon père... J'avais même des rotring, du papier millimétré, un kutch... Je n'avais pas 6 ans. Ce petit bureau improvisé était mon point d'ancrage, dessus je m'y étais fait un emploi du temps pour ponctuer ces longues journées de vide à remplir. C'est là que j'ai commencé à écrire des histoires.

J'ai grandi et j'ai eu mon propre bureau, un grand, un vrai bureau de grande, à 7 ans, je ressens encore l'émotion qui m'a traversée quand mes parents me l'ont montré, installé dans ma chambre de grande, à l'étage... Je la sens encore son odeur de bois et de plastique neufs. Avant ce bureau, j'avais peur de monter m'installer dans cette chambre seule à l'étage, mais avec ce bureau, tout changeait. Je n'ai jamais retrouvé pareille odeur de neuf de ce beau bureau à coins arrondis, aux formes douces et épurées, à grands tiroirs. Sur ce bureau, j'ai continué à écrire, à faire des emplois du temps, à faire mes devoirs... A l'école, j'étais dans une classe à plusieurs niveaux : du CP au CM2. Alors je me nourrissais de tout, mon travail de CP vite balayé (je savais lire et écrire, sans avoir appris, depuis le début de la maternelle dont j'avais sauté la dernière année), j'écoutais les cours des niveaux supérieurs et parfois j'intervenais pour répondre à des questions qui ne m'étaient pas posées... Je me faisais gronder. Je retournais à mes rêveries.

Au niveau scolaire, tout me semblait facile... je m'ennuyais même un peu... Alors pendants les weeks et les vacances, je prenais des vieux livres de cours ayant appartenu à ma mère ou mes oncles pour faire des devoirs d'un niveau supérieur. D'ailleurs, j'ai adoré Coquaval, que j'ai perdu dans une séparation et que j'ai fini par racheter l'an passé !

Vous remarquerez que je ne parle que de mon bureau dans ma chambre, parce que oui, seul lui comptait, je ne vous parlerai pas de mon lit, synonyme de nuit, de peurs, d'angoisses terribles, de cauchemars atroces... Comment aimer dormir ? Comment aimer son lit quand on préfère dormir dessous pour se sentir a minima en sécurité ? Car oui c'est dans ces 30cm de hauteur, blottie entre la moquette et le sommier que j'ai dormi jusqu'au moment où j'ai pu hériter d'un lit bateau familial qui m'enveloppait enfin, moi qui avait supplié ma mère de m'offrir ce lit-locomotive vu dans un magasin de meuble, en vain. Aujourd'hui je le sais bien que peu importait qu'il s'agisse d'un train ou d'un sous marin, ce qui importait c'était qu'il m'enveloppe ! C'est d'ailleurs dans un lit cabane que mon Titi dort depuis des années !

 

Les années ont passé, primaire, collège, lycée, et toujours accrochée à mon bureau, à bosser, écrire, lire, le temps rythmé par des emplois du temps destinés à le rythmer et le remplir... Le cinéma et les K7 vidéos ont commencé à remplacer un peu la lecture, les personnages de films m'aidaient à comprendre les gens. J'ai vu et rerevu la Boum 1 & 2 au moins 50 fois, pour comprendre ce que c'était qu'être une ado normale et comment parler, agir, être... Tous les films d'ados je les analysais et dépeçais de la même façon, pour comprendre... Je les regardais s'éclater en bande, j'assistais à des scènes de réunions de groupes où tous s'éclataient sans avoir jamais vécu cela... Le groupe pour moi ce n'était pas le plaisir... Je détestais les cérémonies, les repas de famille, ces moments avec du monde, du bruit et mon sentiment de n'avoir rien à partager, moi l'extraterrestre...

L'amitié avait sa place dans ma vie, mais pas à trop fortes doses non plus, la solitude m'était vitale, l'écriture aussi. J'écrivais les vies que je ne vivais pas, celles que j'aurais voulu sans oser, sans savoir comment faire... les amitiés, les amours, les sorties... J'écrivais aussi ce que je ne disais pas, mes émotions, mes angoisses, mes questionnements et de plus en plus mon spleen...

"Pourquoi vivre ? Pour ne rien dire. Mais tout croire. Et tant mentir..." / "Quand la vie est trop nulle. Sans intérêt, méprisable. Je préfère ma bulle. Seul endroit valable ... Rêveries diurnes. Cafard nocturne. Ma tête est pleine. Et mon cœur, si vide ...", j'écrivais ça à 16 ans... Pas fun mais so autistic !

Quand je relis ces poèmes, j'ai les larmes aux yeux, j'ai envie de prendre la main de cette fille trop mure intellectuellement mais pas assez armée émotionnellement et de lui dire : "T'inquiètes, tu vas y arriver, tu vas le comprendre ce monde un jour, ou presque, tu t'y feras une place et même qu'un jour tu seras heureuse !" .

Je voudrais lui dire que non elle n'est pas bizarre, que juste son cerveau ne fonctionne pas complètement comme celui des autres, qu'elle n'est pas moins bien pour autant... Que non elle n'est pas nulle et sans intérêt, indigne d'être aimée. Et plus tard, ça lui éviterait de toujours se sentir en imposture professionnellement et intellectuellement, de craindre à chaque instant que quelqu'un ne se dise : "mais qu'est ce qu'elle fout là ? En fait elle est nulle, elle n'a rien à faire ici !" Et de tout planter dés qu'une belle opportunité se présente...

Et plus tard ça lui éviterait d'être incapable de choisir sa vie amoureuse, parce que se sentant indigne d'être aimée donc ne méritant que ce fatal deuxième rôle de maîtresse de femme mariée en mal d'amour ou restée coincée dans son placard. Ou bien encore acceptant d'être avec quelqu'un qu'elle n'aime pas vraiment, faute de pouvoir prétendre à mieux.

Ça lui éviterait aussi de croiser enfin une femme qui la trouble vraiment au plus profond de ses tripes, de la regarder vivre et exister sans oser faire le moindre pas vers elle pour mieux la connaître et lui faire part de son intérêt. Et attendre 15 ans que cette dernière revienne vers elle, et être enfin en capacité de faire un pas, (après une thérapie, un autodiagnostic et des années de malheurs...) et de vivre enfin l'Amour de sa vie...

"Des milliers de gens qui fuient, Embrasés par la médiocrité, Qui n'ont d'autre souci Que leur bien être approprié. / Comment croire en tout ça ? Comment leur faire confiance ? La chercher de bras en bras, Puis perdre l'espérance ... / Existe-t-il sur cette terre Un autre, pas un EGO ALTER ! Quelqu'un de pur Au milieu de ces ratures ?! / M'aimer enfin pour ce que je suis Ce que je fais, ça importe guère De toutes façons, on n'est que poussière Qu'en restera-t-il après cette vie ?" écrivais-je  à 20 ans.

Oui oui, elle existe et un jour elle sera là, prés de toi et elle t'aimera et vous vous aimerez comme même pas tu crois que c'est possible !

Et plus tard ça lui éviterait de douter autant d'elle en tant que maman, de se sentir si impuissante face à ce bébé qu'elle sentira en souffrance sans que personne ne s'en rende compte. Et ca lui permettra de moins douter alors qu'elle mettra en place pour lui les stratégies qui fonctionnaient pour elle... Ce bébé, il lui ressemblera tellement. Il lui ressemblera tant que c'est grâce à lui qu'elle saura qui elle est... mais si seulement elle pouvait le savoir avant...

J'aimerais lui dire qu'elle va être heureuse parce qu'elle le mérite et parce qu'elle en est capable, qu'elle n'est pas inapte au bonheur, tellement pas... loin de là...

J'aimerais lui dire qu'elle n'est pas nulle et faible, qu'elle a abattu tellement de montagnes déjà... Qu'elle a dominé tellement de peurs, tellement d'angoisses, dépassé tellement de difficultés, qu'elle a relevé tant de défis déjà... Et que tout ça, c'est bien la preuve de sa force de son courage et de son intelligence. Que son hypersensibilité n'est pas une faiblesse mais que c'est ce qui nourrira toujours sa créativité et ce qui fera d'elle quelqu'un qui ressent, qui écoute, qui s'interroge...

 

J'ai bien failli ne pas sortir de l'adolescence. J'ai voulu arrêter de vivre. Deux fois. J'ai un bon instinct de survie... Il a fait ses preuves ! Mais aujourd'hui, à 49 ans, je vis, je sais qui je suis, je sais comment et pourquoi je fonctionne ainsi. Je suis moi.

Je ne suis pas une extraterrestre, je suis juste aspie...

Mon bureau est toujours mon point d'ancrage. j'écris toujours pour dire mais plus pour vivre. Je vis. J'ai toujours des emplois du temps mais dans mon téléphone avec des alarmes pour rien oublier et tout rythmer. Ca n'a pas vraiment changé ça. Mais tout le reste a changé. Je me suis autorisée enfin à être moi, à me respecter et à me protéger. J'ai évacué de ma vie toutes les personnes nocives, toxiques et perverses qui l'avaient peuplée, je me suis recentrée sur le bon et le beau.

J'ai une merveilleuse amoureuse dans ma vie qui m'aime pour ce que je suis, malgré mes difficultés et mes casseroles. Une amoureuse qui apporte ses rayons de soleil dans ma vie qu'elle bouscule avec dynamisme et respect.

J'ai un grand garçon extra-ordinaire, que j'aime de toutes mes forces et pour lequel je ferai toujours tout, à qui je dirai toujours que non il n'est pas nul, que oui il va y arriver, que oui il mérite le plus beau, le meilleur, l'amour, et que jamais il ne doit en douter...

 

Aujourd'hui j'avais juste envie d'écrire pour envoyer un message positif à celles et ceux qui seraient dans une période délicate de leur vie, vie d'aspie, vie de parent d'un enfant extra-ordinaire...

Être autiste ne rend pas inapte au bonheur, juste on a besoin d'adaptations et de bons outils, d'un peu plus de temps que les autres dans ce monde pour lequel on n'est pas forgé…