I am what I am ! Autiste, et alors...?

I am what I am ! Autiste, et alors...?

Ma tête c’est une jungle. C’est un foutoir sans nom, pas rangé, pas trié. Trop de trucs. Importants ou pas. Trop d’infos qui entrent à la vitesse de l’éclair. Trop de questions sur tout et n’importe quoi qui nécessitent des réponses immédiates. Si elles n’arrivent pas, les idées s’agglutinent aux questions et m’encombrent, me squattent les neurones et paralysent tout le système ! Erreur 404. Parfois j’ai le sentiment que tout va péter dans ce cortex en furie masqué par un air impassible. Pas de bouton off. Google est devenu mon meilleur ami. Avant… Oh la, avant c’était l’horreur toutes ces questions envahissantes et obsédantes sans réponse…

47 ans presque que je me sens à part, dans la marge… Déjà, à la mat dans ma boite en plastique, je suis sûre que je l’ai déjà senti que ça ne serait pas simple… ! Quand t’arrives et que déjà t’es à moitié morte et que pour te récompenser d’avoir un bon instinct de survie on te claque dans un bac plastique sans contact avec ta mère, ça ne commence pas très bien niveau relations humaines…

Un peu sauvage. Un peu en avance. Parfois en retard. Beaucoup ailleurs. Souvent à contre-courant. Jamais là où il faudrait.

Dans un monde onirique peuplé d’amis imaginaires qui recueilleront vite mes premiers mots, mes premières pensées, que je leur réserverai longtemps, je suis une petite fille sauvage qui parle comme une adulte mais qui longtemps réservera ses mots à des êtres imaginaires. Je lis très tôt. Beaucoup. Les livres sont mes meilleurs amis.

Et puis, l’école, ce monde fascinant d’apprentissages mais bizarre avec tous ces petits êtres assez inintéressants, aux conversations pauvres, aux intérêts affligeants… Mes grands questionnements qui ne trouvent pas d’écho. Mes interventions jugées peu opportunes voire carrément insolentes. Les livres pour apprendre à vivre. Comtesse de Ségur, Club des Cinq, Fantomette, Six compagnons de la Croix Rousse. Pour comprendre les autres, leur fonctionnement, les qualités, les défauts, les réactions, les expressions. Un humain : comment ça marche ? Comment ça marche puisque ça ne marche pas comme moi… ?

Les années collège puis lycée. Toujours ce sentiment de solitude et d’étrangeté. Le papillonnage d’une bande à l’autre et mes grands moments de solitude. Mon walkman enfoncé dans les tympans, la musique m’isole, me protège des bavardages et des bruits, donne un sens à ma solitude et me coupe du monde de manière visible et délibérée, mieux qu’un panneau qui dirait : Do not disturb ! Le temps pour me ressourcer, me replonger dans ce monde qui n’est qu’à moi, tellement plus passionnant que le réel… Mon monde lunaire. Mes rapides redescentes en entendant mon nom hurlé par un enseignant agacé.

Toujours ce plus grand intérêt pour les profs (de français et de langues) que pour les élèves… Cette plus grande préoccupation des parias, des losers, que des élèves populaires qui me fascinent mais m’effraient. Une grande capacité d’écoute et pas beaucoup de mots à donner. Ce qui passe pour une timidité quasi maladive et qui est en fait une angoisse sans nom : la peur de l’inconnu, la peur de ce que je ne connais pas. Mais le besoin vital de masquer tout. Et toujours ces interventions jugées insolentes ou irrévérencieuses, je ne fais que dire ce que je pense : que le prof à tort, que ça c’est injuste, que je ne suis pas d’accord.

Mon incompréhension face à plein d’apprentissages. La grande interrogation du « à quoi ça sert ? » qui me suivra longtemps… C’est vrai Chasles et Thales, tu t’en sers souvent toi dans ta vie ? Ah la géométrie, la pire des langues étrangères pour moi !

Le besoin de me ressourcer après le groupe. L’énergie folle dépensée pour m’y fondre. Les incompréhensions des codes sociaux. Les livres pour apprendre à vivre sont toujours là. Apprendre à vivre, comprendre les sentiments, l’Amour, l’Amitié… Je lis. Je dévore. Je compulse. Une référence : Les liaisons dangereuses. Ses personnages sont-ils toutes les facettes humaines ? Si oui, qui suis-je ? Je ne veux pas souffrir comme Mme de Tourvel qui m’émeut tant, je ne serai pas l’ingénue Cécile et encore moins la machiavélique Merteuil ni le cynique Valmont… Alors ???!!! Tellement de questions en suspens qui encombrent ma boite crânienne…

La passion des livres laissera peu à peu place à celle des films. Les films sont ma fenêtre ouverte sur le monde. Apprendre à décoder par les œuvres du cinéma, le fonctionnement humain et sûrement aussi ce que l’on attend de moi. L’Effrontée a été un bouleversement. Pour une fois à l’aune de mes 13 ans une fille me parle de moi, de ma gaucherie, de mon inaptitude aux autres, de ma solitude, elle me parle de cette adolescence qui m’a percutée. 37°2, le matin est un violent choc sismique, il me renverse tant que mon cerveau zappera les 3 heures de ma vie qui en ont suivi la projection (comme Les Nuits Fauves quelques années après…). Blackout total. Pourquoi ? Je ne le sais toujours pas. La descente de Betty me bouleverse et me terrifie et l’amour de Zorg me chavire. J’ai 14 ans et j’ai hâte et peur à la fois de connaitre ce sentiment.

Comme Zorg, j’écris. Depuis que je sais écrire, j’écris, je m’invente des histoires et les écris. Et à partir de 13 ans c’est un besoin vital et quotidien, jour après jour, écrire. Écrire pour me dire. Écrire pour vivre une vie que je ne vis pas vraiment. Écrire pour vivre. Écrire pour comprendre. Écrire pour exister. Jamais de pages blanches face à mes idées noires. Noires d’incompréhension. Noires de ce silence qui m’étreint. Noires d’un monde pour lequel je ne suis pas taillée. Écrire pour structurer ma pensée, vue mon inaptitude à dire oralement ce qui m’habite et m’anime. J’écris pour communiquer, pour dire ce que ma bouche ne sait pas exprimer. J’écris des lettres, des poèmes. L’écriture est mon lien au monde. Et la vie passe. L’attente d’être adulte, pour enfin vivre.

A 17 ans, je quitte le nid, bac en poche, pour la Fac d’une grande ville de l’est. Loin du quotidien. Et vite je travaille pour financer mes études. Mon walkman est toujours mon meilleur ami, mon rempart, mon bouclier. Devenir adulte dans une nouvelle vie, un nouveau lieu avec de nouvelles personnes. Recommencer à zéro. Et puis la déception. Monstrueuse. En fait, être adulte ce n’est pas beaucoup mieux que d’être enfant. Devenir adulte, quelle arnaque !

La fac puis le boulot, c’est pareil que l’école : les mêmes efforts pour supporter le groupe. Les camarades de classe ont laissé place aux collègues. Les mêmes incompréhensions, les mêmes interventions qui déplaisent, la même inaptitude à l’hypocrisie, la même détestation du mensonge et de l’injustice. La même incapacité à m’en protéger. Toujours ce sentiment de ne pas être du même monde. Parce que pour mon boulot d’ouvreuse au cinéma de Marguerite, je porte des tailleurs Rodier avec décolleté, je me fais enfin draguer. Par des filles. Des garçons. Des vieux. Des jeunes. Des plus ou moins lourds. Je n’y étais pas préparée.

Dépression. Anxiolytiques. Antidépresseurs. Tunnel noir. Idées suicidaires. L’écriture comme exutoire. « J'avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c'est le plus bel âge de la vie. » a dit Paul Nizan. Eh bien moi non plus ! Un tunnel si long qu’il m’a fallu 3 ans pour en sortir, armée de 40 kilos de plus. Un bouclier bien plus efficace que le walkman pour éloigner les autres… enfin, pas tant que ça !

Faut pas se mentir, le gros hic, le rayon où tout se complique sérieusement c’est la vie relationnelle et pire encore la vie amoureuse… C’est un bazar sans nom. Compliqué.

Faute d’être capable de savoir ce que je ressens, je rentre dans la vie amoureuse de la pire des façons par un cocktail des plus culpabilisants : découverte de mon homosexualité dans un milieu familial où j’ouvre une brèche couplée à une relation adultérine sur fond de religion. Combo gagnant au Bingo de la loose amoureuse et de la dépréciation plus plus de soi !

La suite va être un long chemin tortueux de rencontres calamiteuses et pas très épanouissantes. Ok c’est pas Zola ma vie, mais c’est pas non plus un conte de fées pendant des années ! Mes amours, mes emmerdes.

L’incompréhension des codes, toujours : de ce qui se dit, ce qui ne se dit pas. J’apprends qu’on ne dit pas tout ce qu’on pense. Quelle drôle d’idée ! Enfant, j’ai tellement appris à la boucler, qu’il a fallu attendre que je sois adulte pour qu’une femme me réapprenne à l’ouvrir et à me dire, à dire ce que je ressens, à entendre et dire pour la 1ere fois « je t’aime ». A supporter qu’on me touche. J’ai tellement bien réappris à dire les choses qu’à nouveau j’ai perdu les filtres dès lors que l’affect est en jeu… Pas de filtres : en clair, je dis des choses que je ne devrais pas forcément dire parce que visiblement c’est stratégiquement pas bon, mais je suis infoutue de « strategier » en quoi que ce soit… Pas de codes : je ne décrypte pas les non-dits ni les silences, je ne sais pas lire dans les expressions, tout s’embrouille, tout se mêle, tant qu’on me chantonne pas la marche nuptiale je ne comprends pas qu’on a des sentiments ou ne serait-ce qu’un vif intérêt pour moi !

On ajoute à tout ça que forcément la confiance en moi elle a toujours un peu été au ras des pâquerettes et que du coup, j’ai longtemps pensé ne pouvoir être aimée que pour ce que je donnais et non pas pour ce que je suis… forcément ça part mal… Forcément ça donne des histoires qui partent sur de mauvaises bases, souvent avec des gens compliqués, à problèmes, des gens que je veux sauver pour estimer mériter être aimée… Insécurité permanente. Dépense d’énergie folle à tenter d’analyser, décoder sans forcément comprendre que ça me bouffe complètement… Incapacité à lâcher prise. Fragilité. Open-bar aux perverses et autres manipulatrices. Trop naïve. Trop crédule. Trop confiante. Pas assez apte à écouter mes intuitions. Hyposensibilité sensorielle. Hypersensibilité émotionnelle. Tout ce qui ne fait qu’effleurer les autres m’arrache la peau. Mais… tous ces petits riens qu’ignorent les autres font ma journée…

43 ans. Il m’aura fallu 43 ans pour mettre des mots sur tout ça… Autiste. Asperger. Aspie. Aspie-rateur à émotions. 43 ans avant un autodiagnostic suivant le diagnostic de mon Titi, confirmé par un diagnostic deux ans plus tard. Mettre des mots c’est bien, mais changer pour pouvoir tout faire simplement sans que ça ne coute ni une énergie folle ni de devoir contrôler si ça se fait ou pas c’est mieux… Et puis, aller mieux c’était aussi nécessaire pour Titi, pour l’aider à ne pas prendre ce chemin tout pourri ! Parce que bon, je suis aspie, je ne décode pas des fonctions de ouf, je ne compte pas les allumettes, mon plus gros don pendant des années, ça a été de collectionner les tuiles ! Et pas au sens littéral ! Avec toutes celles que je me suis prises, j’aurais de quoi mettre tout un village au sec pour le restant de mes jours si c’était au sens premier !

En fait je comprends désormais que les nouvelles technologies, l’audiovisuel, l’informatique, et toutes ces notions de codes qui ont été et sont mes intérêts spécifiques ça me rassure. C’est logique. Je peux comprendre. Je peux contrôler. Et si je fais des erreurs, j’arrive à réparer… Faute de pouvoir décrypter ce monde il aurait fallu que j’invente un décodeur avec une prise entrante et une prise sortante…

A défaut de le créer, j’ai entamé un travail sur moi via une psychothérapie qui m’apprend à mieux décoder ce que je ressens, à comprendre ce que mon corps me dit et ce que je veux vraiment et surtout à refuser ce que je ne veux pas… Faute de le ressentir soi-même naturellement, il faut l’apprendre pour mieux vivre dans un monde où personne ne fonctionne comme nous…

43 ans pour mettre des mots et encore quelques années pour s’outiller dans la gestion des émotions et de la nouveauté et pouvoir donner le mode d’emploi aux autre. 43 ans avant d’enfin trouver la paix…

Dans trois jours j’aurai 47 ans, et enfin je suis moi. Enfin je sais qui je suis. Enfin je ne cherche plus à me cacher. Happy et gaie aspie, maman d’un extraordinaire grand garçon, je suis tout ça et bien d’autres choses et je ne m’en excuserai ou ne m’en cacherai plus. Jamais.

I am what I am !

 

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